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Charles Dereeper
: De
nombreux intervenants échouent en bourse parce
qu’ils sont sous capitalisés
! Ce n’est pas une nouveauté. Tout le monde parle
en effet de la sous capitalisation, mais l’analyse
s’arrête souvent à ce stade.
Qu’est-ce que la sous capitalisation en
réalité ? Jouer en bourse implique de consacrer
du temps et des moyens à cette activité. Le temps
n’est pas rémunéré comme un
salarié. En outre, plus le temps passe et plus les charges
de vie s’accumulent. Loyers, nourritures,
électricité, assurance… Il faut
pouvoir financer. Une personne qui souhaite jouer en bourse
à plein temps a un pistolet comptable braqué sur
la tempe en permanence. Si le capital de départ
n’est pas suffisant pour déjouer ce premier
piège, l’étouffement est pratiquement
mécanique. Souvent, les particuliers se demandent avec
combien démarrer. Personnellement, je recommande de calculer
l’intégralité des charges annuelles de
vie et de multiplier par dix pour obtenir le capital minimum. Le
premier gain de 10% sert à couvrir les charges, ce qui
permet de s’acheter une tranquillité
d’esprit pour le reste des mois de
l’année.
La sous capitalisation doit
directement être reliée avec la courbe
d’apprentissage. Jouer à la bourse est un art qui
nécessite au départ la maîtrise
technique des cours de bourse. Toute la question est de savoir si la
courbe d’apprentissage augmente suffisamment vite par rapport
à celle de l’étouffement
comptable… Après douze années
passées sur les marchés financiers, je ne prends
pas grand risque à affirmer que la majorité des
échecs proviennent du fait que
l’étouffement comptable est plus rapide !
Pourquoi faut-il
alors autant de temps pour apprendre à gagner en bourse ?
Charles Dereeper
: C’est le deuxième grand piège
notoire. Rien n’est fixe ni définitif en bourse.
Tout est cyclique et éphémère. Et
surtout, les marchés changent les règles du jeu
au fur et à mesure que la majorité des
intervenants les découvrent. Un marché financier
ne peut exister que lorsqu’une minorité de gens
gagne et une majorité perd ! La réponse
à la question est donc implicite. Pourquoi la courbe
d’apprentissage est si longue, tant et si bien que
l’étouffement comptable gagne la bataille
pratiquement à tous les coups ? Tout simplement, car la
courbe d’apprentissage est infinie et multiple. Or, les
intervenants en bourse fonctionnent en total décalage par
rapport à cette réalité. On peut
vraiment parler ici de fantasme. Tout le monde est à peu
près convaincu qu’il existe une technique, une
méthode ou une approche qui permet de gagner
régulièrement et durablement de
l’argent en bourse. Conséquence, chacun cherche en
permanence la méthode qui traverse le temps sans encombre.
En réalité, c’est un leurre. Il existe
effectivement en permanence selon les différentes
époques des méthodes miracles… sauf
que leur durée de vie est limitée, de quelques
mois à quelques trimestres.
Je suis copain avec des
génies du trading. A force de parler avec eux,
l’évidence saute aux yeux. Ce sont soit des grands
intuitifs qui reçoivent l’inspiration des hautes
sphères, soit des monstres d’adaptation. Les
traders qui réussissent en s’adaptant ont un
incroyable sens de l’observation. Ils perçoivent
le changement de règles du jeu en temps réel ou
avec un très faible décalage. Ils vont perdre
deux ou trois fois puis, ils vont sentir que ce qui marchait depuis un
an, est en train de muter. Et ils vont chercher à identifier
comment il faut désormais intervenir sur le
marché, en modifiant leur technique et approche. La plupart
des investisseurs ont au contraire un penchant naturel à
désirer une approche fixe. Les médias financiers
ont également un penchant naturel à juger les
marchés à partir d’un niveau stable qui
leur sert de référence, quand bien même
les plus grands spéculateurs comme Georges Soros expliquent
que l’instabilité est la nature des
marchés financiers. La stabilité est une
chimère. Ils arrivent que les marchés soient en
situations de faibles ou de forts déséquilibres,
mais stables, jamais !
Comment fait on
pour s’adapter ?
Charles Dereeper
: Je pense qu’il faut être responsable et
sérieux, avec une représentation
réaliste de la situation ! Soit l’intervenant a
naturellement un sens aigue de l’observation et de
l’adaptation et il va passer sans encombre le premier
piège de l’étouffement comptable. Soit,
le talent manque et il faut alors acheter des livres, des revues, se
documenter et travailler pour comprendre l’architecture des
cours de bourse. Ce n’est pas tout. En plus de ce travail, il
est nécessaire de disposer de souplesse intellectuelle, de
manière à ne pas s’enfermer dans une
approche précise. Faire une chose pendant un an et son
contraire l’année suivante, tels sont les enjeux
paradoxaux de l’investissement en bourse. De toute
façon, soyons sérieux, pour battre les
marchés financiers, les moyens sont limités. Soit
l’intervenant se spécialise sur une technique
précise qui exige un comportement type dont il faut en
permanence rechercher la présence, en sautant des devises
aux matières premières, des changes aux indices
boursiers et actions, en changeant donc de marchés.
Soit, deuxième
possibilité, l’intervenant ne se
spécialise pas sur une technique mais sur un
marché (la majorité des investisseurs adoptent de
manière inconsciente ce choix). Auquel cas,
l’adaptation se traduit par un changement
perpétuel des méthodes
d’investissement. Il faut donc disposer de la
capacité d’ajustement rapide des
stratégies, en fonction des mutations de comportements des
marchés financiers. L’effort de documentation sur
la reconnaissance des configurations est donc maximal à ce
niveau. Je ne connais pas d’autres moyens, à moins
d’accepter de ne pas gagner pendant six mois, un an, deux
ans… Mais définitivement, rechercher et croire en
l’existence d’une technique qui permette sur un
même marché de gagner durablement de
l’argent est un piège qui explique
l’échec de très nombreux investisseurs.
Et surtout, cet écueil rallonge la courbe
d’apprentissage, ou du moins, l’atteinte du seuil
minimum permettant de vivre du trading.
Passons aux
pièges psychologiques...
Charles Dereeper
: Jouer en bourse est une activité très
sévère. En cas d’erreur, il est
impossible de tricher. La sanction est immédiate.
Contrairement à de nombreuses activités humaines
où le contrôle de
l’efficacité est plus que sommaire. Je citerais en
tête les politiciens… Il n’est pas
possible de « brasser du vent » avec des positions
boursières. Le résultat est en effet binaire :
gain ou perte. Conséquence, le troisième
écueil est celui des activités cognitives des
êtres humains. Penser est une chose, réaliser en
est une autre. Il faut savoir s’observer, dénicher
les comportements inefficaces chez soi, s’adapter,
débloquer, progresser. Croire qu’on peut jouer en
bourse à la légère et gagner par
hasard, sans réfléchir, a un prix, celui de
l’argent que chacun perd tôt ou tard. Je suis assez
étonné par les gens. Ce troisième
piège est un tabou.
Nous commençons
certes à tolérer en France que des sportifs de
haut niveau aient besoin de « préparateurs mentaux
» (autant les appeler par leur nom, des psychologues ou des
psychothérapeutes). Mais amusez vous trois secondes
à parler de psychothérapie adaptée aux
traders ou aux investisseurs et le silence est immédiatement
de rigueur. Pourtant, il n’y a pas grande
différence entre jouer à la bourse toute la
journée et pratiquer un sport de compétition
à haut niveau. Encore une fois, du haut de mes biens
modestes centaines d’interviews, je pense que le chaos est
plus souvent présent dans la tête des intervenants
que sur les marchés financiers eux
mêmes… A un moment, il faut savoir
s’analyser et juger son efficacité à
réaliser des opérations de spéculation
boursière. Faire l’impasse sur cette
nécessité relève du suicide financier !
Deuxième
piège psychologique ?
Charles Dereeper
: Il s’appelle la frustration. Quiconque joue en bourse se
surprendra à effectuer des opérations non
réfléchies, spontanées, et disons les
mots qui font peur, impulsives et incontrôlables.
J’ai longtemps cherché des explications sur ce
sujet. D’autant que la plupart des intervenants ne parvient
pas (troisième écueil) à diagnostiquer
qu’ils prennent de bonnes ou mauvaises décisions,
les performances obtenues n’étant finalement dues
qu’au seul hasard. Ce hasard parvient à faire
illusion à court terme. Mais dès qu’une
analyse du comportement d’un intervenant est entreprise sur
une période d’au moins cinq ans, la vraie
réalité surgit. Pour 90% des joueurs de bourse,
celle-ci est négative ! J’ai fini en
réunissant tous les témoignages
accumulés au fil des années à mettre
un nom sur ce diable caché qui berne sans cesse
l’être humain : la frustration.
Ce sentiment est le plus
vicieux des pièges de la spéculation
boursière. Il est à l’origine de
comportements typiques tels, le joueur qui augmente la taille de ses
positions après une série de pertes afin de se
refaire rapidement, car il ne veut pas finir la séance en
perte. Ou celui qui supporte mal, sans le savoir,
l’idée de passer des semaines entières
derrière un écran à jouer en bourse,
alors qu’il est fait pour le contact humain. La frustration
intervient beaucoup au moment où les positions et les
comptes sont en pertes. J’ai suffisamment passé de
temps en salles de marchés. Il suffit de regarder
l’attitude corporelle d’un trader pour savoir
s’il perd ou gagne. Comme au poker.
La frustration joue
également un rôle lorsque les marchés
sont sans intérêt, les intervenants devant alors
attendre, en tuant le temps. Combien craquent, prennent une position
pour s’occuper et finissent par perdre au lieu de rester
patients quelques heures de plus ? La frustration guette dans
l’ombre lorsqu’un intervenant coupe une position
haussière légèrement gagnante juste
avant une envolée du marché. La fois suivante, le
joueur fait un effort et attend un peu plus longtemps. Pas de chance,
le marché se retourne cette fois-ci à la baisse.
Et c’est la perte. Bref, elle est partout. Jouer en bourse
peut se révéler particulièrement
énervant. Il est primordial d’apprendre
à canaliser et à ne pas utiliser les
marchés financiers comme support de ses refoulements. Un psy
coûte nettement moins cher, franchement…
Les traders de
génies parlent tous de souffrance (ils ont tous en effet un
seuil de gains et de pertes journaliers au-delà duquel ils
sont affectés), mais ils ne se rendent pas compte
qu’ils ont un don pour dealer leur frustration et la
contrôler, tandis que la majorité des joueurs de
bourse en sont réduits à la subir. Dernier point,
la frustration est un sentiment qui a des racines profondes. Ce
n’est pas parce que vous êtes riche que vous serez
immunisé, les pertes étant censées ne
pas avoir d’impact sur votre vie. J’ai
rencontré des dizaines d’anciens riches qui ont
perdu parfois l’intégralité de leur
fortune pour ne pas avoir compris et accepter la présence en
eux de la mécanique rouillée de la frustration.
Le principal ennemi est en vous dans le trading. C’est une
certitude.
Tout ceci ne donne
pas très envie de jouer en bourse…
Charles Dereeper
: Si au contraire. C’est une expérience
qu’il faut absolument tenter. Imaginez quelques instants que
vous découvriez par hasard que vous avez suffisamment de
talent pour trader. C’est votre vie entière qui
sera modifiée. Regardez Vincent Baron (interview
publiée sur le site www.edouardvalys.com/archives.jsp) qui
était smicard dans une agence de voyage.
Aujourd’hui, il vit quelque chose
d’inespéré. Sylvain Duport
étudiant à 23ans ne se doutait pas non plus
qu’il transformerait 750 euros en deux millions
d’euros à 26 ans. Je connais des dizaines de
personnes qui ont changé leur vie. Elles ne veulent pas
témoigner à cause du comportement des
fonctionnaires des impôts. Je leur propose au moins une fois
par trimestre de faire un livre, même sous pseudo, avec
absence de droits d’auteurs pour empêcher
l’identification. Et pourtant, la peur est trop forte. Croyez
moi, ils existent de nombreux français qui sont parvenus
à franchir le premier obstacle de la courbe
perpétuelle d’apprentissage sans
étouffer financièrement. Tous les traders ont
commencé par perdre. Je n’ai jamais
rencontré quelqu’un qui n’a pas pris un
bouillon initial ! Mais acculés dans la perte, certains se
retournent, se révèlent à eux
mêmes et s’envolent, devenant alors de
véritables artistes de la spéculation tandis que
la très grande majorité sombre. Il est impossible
de savoir avant d’avoir jouer. Il faut essayer.
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